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Ayassou Komivi

Selon vous, depuis son adoption, qu’a apporté la Convention aux personnes handicapées de votre pays ?

Avec l’adoption de La CRDPH, la situation n’est pas complètement rose lorsque nous examinons les actions menées, mais elle n’est pas non plus désespérée. Disons qu’avant la Convention, les personnes handicapées étaient discriminées et peu visibles. Depuis la Convention, on sent de plus en plus que grâce aux actions menées, les personnes handicapées peuvent aujourd’hui parler. Elles ont le droit à la parole mais aussi à l’information. Nous voyons également que tous les textes rédigés intègrent la dimension du handicap dans leur phase d’élaboration. Ce sont des avancées remarquées au niveau du texte, au niveau politique, et au niveau des ressources allouées par le gouvernement aux associations de personnes handicapées, surtout à la Fédération. Le gouvernement reconnaît aujourd’hui que le travail de la Fédération fait partie des missions que l’État devrait réaliser.

Quels ont été les principaux changements pour les personnes handicapées depuis l’adoption de la Convention ?

Il y a eu beaucoup de changements. Je vais seulement me limiter à en citer certains. Avant la Convention, il n’y avait pas de journal télévisé réalisé pour les personnes handicapées sourdes. Elles n’avaient même pas la possibilité de s’informer sur ce qui se passait. Avec la Convention, cela a commencé timidement. Une fois par semaine, le lundi à 13 h, on résume toute l’information de la semaine passée dans le journal en langue des signes. Il y a eu un arrêt, puis c’est reparti de plus belle. Chaque jour maintenant, du lundi au vendredi, le journal est rendu accessible en langue des signes pour les personnes sourdes. Donc, c’était une réelle avancée que l’on a connue.

Deuxièmement, avant la Convention, il y a avait un principe discriminatoire qui figurait dans le texte qui organisait les concours de recrutement dans la fonction publique, en particulier pour la fonction enseignante. Il était dit clairement que le candidat ne devait souffrir d’aucune infirmité sensorielle, ce qui excluait les personnes handicapées aux niveaux visuel et auditif. Mais avec notre action de plaidoyer en faveur du principe de non-discrimination et avec la Convention, nous sommes parvenus à faire retirer cette disposition pour tous les concours (surtout pour l’enseignement). Si bien qu’il y a maintenant des personnes non-voyantes recrutées comme enseignants et disponibles dans des centres spécialisés, dans les écoles de formation des instituteurs, ou à l’école normale de formation du secondaire. Ces avancées sont donc liées à l’avènement de la Convention.

Troisième élément à souligner : les changements liés à la participation des personnes handicapées à la base. Nous avons des comités villageois de développement, ceux des cantons. Les personnes handicapées n’étaient pas représentées. Si vous n’êtes pas représenté lors de ces comités villageois, cela signifie que lorsque le village élabore son plan d’action, vos préoccupations ne sont pas prises en compte. Mais cela change petit à petit, et les organisations représentant les personnes handicapées sont maintenant parties prenantes dans l’élaboration des plans d’action pour que la notion de handicap y soit intégrée. Car si cette préoccupation n’est pas inscrite dans le texte, elle ne pourra bien sûr pas être prise en compte dans l’exécution. Ce sont des changements notables. En outre, le fait que certaines personnes soient nommées à des postes de décision est aussi un progrès notable.

Pouvez-vous citer des actions entreprises avec les personnes handicapées dont vous êtes fier ?

Je suis particulièrement fier du fait que les organisations de personnes handicapées ont été associées à l’élaboration de la stratégie actuelle de développement du Togo, et notamment de la stratégie de croissance accélérée et de promotion de l’emploi, pour la période 2012-2015. Dans le cadre de la stratégie antérieure, la Fédération des personnes handicapées n’avait été associée qu’au cours de la phase terminale de validation du document de stratégie de réduction de la pauvreté. Cette fois-ci, les personnes handicapées de toutes les régions ont été invitées à participer aux consultations pour inscrire les personnes handicapées dans l’agenda. Ensuite, la Fédération s’est chargée de retravailler, avec les associations locales, à une coordination générale, et elle a fait acte de représentation lors de la validation finale du document. Ainsi, les personnes handicapées sont visibles dans ce document de développement du pays, pour la période 2012-2017. Il s’agit donc d’un exploit et d’une première dans le pays en matière d’élaboration d’une stratégie de développement de la nation.

Quels sont les défis pour les dix prochaines années ?

Je vois des défis dans trois secteurs essentiels, ou plutôt dans quatre. Le premier est dans le domaine de l’éducation parce que l’éducation est le socle du développement, et nous constatons que les PH sont oubliées dans l’adaptation des outils pédagogiques, et dans la formation des enseignants qui peuvent les prendre en charge. Aujourd’hui, les PH n’ont pas la possibilité de fréquenter leur école de proximité, il faut donc agir sur le système éducatif afin qu’il soit inclusif et qu’il prenne des dispositions pour la formation des enseignants et la mise en place de dispositifs spécifiques, notamment en matière d’accessibilité.

Le deuxième défi est dans le secteur de la santé. Il y a beaucoup de choses à faire, il est important aujourd’hui que nos États mettent en place des dispositifs qui permettent aux personnes handicapées d’accéder aux soins de santé. Si vous observez les systèmes d’assurance maladie dans nos pays, ils ne prennent pas en compte les aides techniques (cannes, prothèses, lunettes). Ce sont des défis à relever pour permettre une égalité des chances pour tous les individus.

Le troisième secteur est celui de la formation professionnelle et de l’enseignement technique. Nous avons constaté qu’il s’agit du secteur qui permet aux personnes de trouver un emploi le plus rapidement possible, ou de travailler à leur compte. Malheureusement, restant dans l’enseignement général, les personnes handicapées y ont peu accès. Une personne avec un handicap auditif peut, par exemple, travailler dans le secteur de la forge. Il suffit que le matériel d’enseignement soit accessible et que l’information passe pour qu’il exerce librement cette fonction. Il est donc possible que ce secteur soit revu pour que les personnes handicapées l’intègrent.

Le dernier secteur que je suis en train d’envisager est le secteur de l’emploi. Il faut saluer actuellement les efforts réalisés par l’État pour que les personnes handicapées soient admises dans la fonction publique. Pour l’instant, le secteur privé est quasiment fermé aux personnes handicapées, alors qu’il s’agit du secteur qui recrute le plus. Il faudrait donc que les États mettent en place des mesures incitatives pour permettre au secteur privé de recruter des personnes handicapées, et qu’ils proposent des mesures pour accompagner les entreprises privées dans le recrutement des personnes handicapées. Il faut également encourager les personnes handicapées à l’auto-emploi, en réalisant une cartographie des secteurs d’activité prometteurs afin d’identifier les secteurs rentables qui permettent à ces personnes d’exister en tant qu’individu, afin que leur dignité intrinsèque soit préservée.